mercredi 13 janvier 2016

Un jour ... on ne jugera plus la souffrance.



Ah, la toile et ses ricochets.

Cet article est une réponse à l'article de Dounia, lui même en réponse en un autre article. Si, parfois, ces ricochets me comblent de joie en me faisant découvrir de jolies choses, celui là m'a plutôt fait l'effet d'un retour de boomerang dans la tronche. Et il m'a fait sortir de mes gonds. Littéralement. Cela faisait longtemps qu'un article ne m'avait pas autant chauffer les oreilles, c'est dire.

J'aurais pû choisir de ne pas réagir mais c'était insupportable de garder pour moi ce que j'avais sur le coeur. Alors, encore une fois, je prends la plume en espérant que coucher mes émotions et pensées sur le papier m'aidera à m'apaiser.  Avertissement : cet article n'a pas de fleurs autours. Il est brut de décoffrage, âmes sensibles s'abstenir.

Je ne comprends pas.

Non, je ne comprends pas qu'on puisse juger aussi durement l'acte d'un homme désespéré. Je ne comprends pas qu'on puisse juger ainsi quelqu'un dont on ne sait rien. Je ne comprends pas non plus qu'on puisse le taxer de lâche et d'ingrat. Mais quand on me dit égoïste, mes oreilles sifflent. Je ne comprends pas car je fais parti de ces gens là. De ceux qui ont pensé au suicide ou qui y pensent encore, parfois. Et tout ceci me mets hors de moi parce que ce n'est qu'un ramassis d'idées reçues sur les suicidaires. Et c'est intolérable que de telles choses circulent ainsi sur la toile sans que personne n'y mettent un hola. C'est totalement irrespectueux, dégradant, méprisant pour tout ceux qui souffrent. Parce que OUI, les suicidaires souffrent. Ils ont même la pire des souffrances en eux. Celle qui te fait tomber tellement bas que plus personne ne te vois. Qui fait de toi une ombre. Qui t'englue dans l'anonymat, te laissant te débattre avec tes angoisses démoniaques. Cette souffrance qui te mure chaque jour un peu plus dans un rôle que tu hais. Cette souffrance qui te définie si peu et en même temps tellement ...

Un suicidaire n'est pas quelqu'un de fragile, ni faible, ni incapable, même si c'est exactement comme ça qu'il se sent, au fond de lui. Mauvais, passif, coupable.

Un suicidaire, c'est juste une personne qui accumule les difficultés ( personnelles, financières, professionnelles) jusqu'au point de non retour. Ma psy m'a racontait un jour l'histoire du sac de pierres et du randonneur. Un randonneur porte un sac sur ses épaules. Tout les kilomètres, on lui ajoute une pierre de cinq kilos dans le sac. Au bout d'un moment, si on ajoute suffisamment de poids, il finira bien par s'écrouler... quelle que soit sa volonté de rester debout. Le suicide n'est pas un choix, on y est conduit quand la douleur dépasse les ressources qui permettent d'y faire face.

Dans mon cas, ce n'est pas la maladie en elle même qui fut à l'origine de ma détresse mais la manière dont elle pèse sur ma vie et les conséquences qu'elle a sur mon "moral". C'est la souffrance " psychique" d'être devenue un poids pour mes proches, pour mon homme, la souffrance d'"être inutile à la société", d'"être dépendante des autres et de l'état", la souffrance " de ne plus savoir quoi faire pour me tirer de là", la souffrance qu'engendre la négation de ma maladie par certains, qui m'a soufflée que je ferrais sans doute mieux de me jeter sous un train et d'aller voir ailleurs si j'y suis.

C'est pour cela que cela me fait rire jaune quand on taxe les suicidés d'ingrats et d'égoïstes, dans mes périodes d'idées noires, ce n'est jamais à moi que je pense, mais bien à mes proches et à tout ce qu'ils pourraient faire si je n'étais pas là ... Parce que dans ces moments là, je ne suis pas une fille, une amie, une soeur, une compagne, je ne suis rien hormis celle qui leur rend la vie impossible.

Parce que je vais vous dire un secret, les suicidaires, en fait, ils ne veulent pas vraiment mourir. Je vous embouche un coin, je suis sûre. On veut juste disparaître. On veut juste mettre fin à une douleur intolérable, à ce mépris de nous même, à cette situation insupportable où tout nos problèmes semblent insolubles. Parce que je vous jure, si on envisage de se foutre en l'air, c'est parce qu'on a bien étudié toutes les autres options avant et qu'on est sûr et certains qu'il n'y a plus de solutions à nos problèmes.

Le suicide, c'est juste la traduction ultime d'un désir de changement, de mettre fin à l'environnement dans lequel on se trouve, une revanche contre ce putain de sentiment d'impuissance à faire la situation de merde dans laquelle on se trouve. Ultime expression de la liberté. Ultime expression du contrôle que l'on peut avoir sur notre vie ... Décision radicale à situation désespérée.

Quand on me dit que les suicidaires ne veulent pas être sauvé, ça me colle des boutons. Bien sûr qu'on veut être sauvé. Bien sûr qu'on accepte les mains tendues. Bien sûr qu'on communique sur nos envies d'en finir (au point de faire une crise d'hystérie en bord de route). Bien sûr que c’est un cri de souffrance, de désespoir et un appel à l’aide. Mais comme personne ne peut se mettre à notre place ni comprendre ce que l'on traverse et encore moins imaginer ce trou noir aux parois lisses dans lequel on est tombé ...

Quand on me dit que c'est un acte lâche, je pourrais distribuer des baffes. Quand on me dit que c'est le reflets d'un manque de caractère, qu'il n'y a pas d’arguments valables pour défendre le suicide, j'ai juste envie de vous dire que je considère, de mon côté, que vous manquez fortement d'humilité. Pour moi, il faut plutôt du courage pour se décider à mourir. Pour en finir avec la vie. Oui, oui, il y aura le cran et le culot de passer à l'acte, même si le geste peut sembler regrettable vu de l'extérieur ...

Sérieusement, parfois, quand j'y renonce, je me dis que la lâche, ici, c'est bien moi ( quel monstre je suis pour continuer à infliger un quotidien aussi pénible aux gens que j'aime), parce que c'est juste la peur de l'inconnu qui me retient, parfois... Et puis l'amour, aussi. L'amour me retient. Pas celui des autres. Le leur, je n'y pense jamais. Parce que, pour moi, en l'état actuel des choses, je suis indigne de leur amour.  Non. Le mien. Celui que j'éprouve pour mon homme, pour ma famille, pour mon chat. Pas pour la vie, non, mais je ne désespère pas que cela revienne un jour. J'y travail. Et ça, c'est la véritable raison égoïste qui me fait m'accrocher. Ce besoin irrépressible de les aimer encore un peu ...

Je ne dis pas que ceux qui se suicides n'aiment pas leur proches. Au contraire. Je pense même qu'ils doivent les aimer énormément pour décider que la vie serait bien mieux s'ils n'étaient plus là pour peser dessus. Seulement, l'amour, parfois, ça ne suffit pas ... Parfois la douleur efface toutes les ressources que l'amour ou la communication peuvent offrir.

Et c'est là que je trouve totalement inacceptable que certaines personnes se permettent de juger la souffrance des gens. Certains m'ont dit qu'il n'y avait pas de raison , qu'il n'y avait pas de quoi être suicidaire "dans mon état", d'autres qui m'ont gentiment signifié qu'il fallait que je garde le moral, que je tienne le choc, que je reste debout et autres phrases toutes aussi irritantes que vide de sens ( et que j'aurais bien pû leur faire ravaler à coup de pelle dans la figure). Parce que je vais juste vous éclairer sur un point : le suicidaire, il est dans l'émotion, dans le ressenti. Vous vous permettez de graduez, de définir, d'autoriser ou non, de légitimer ou non ... une chose qui, par définition, n'est ni lâche, ni courageuse, ni vraie, ni fausse. Une émotion est ce qu'elle est, point à la ligne. Vous n'avez en aucun cas le droit de juger moralement une personne qui à choisit de se suicider.

Pour vivre les deux au quotidien, je peux affirmer sans crainte que les douleurs morales sont les pires douleurs qui existent. Parce qu'elles sont insidieuses et sournoises. Parce qu'elles ne laissent aucun répit.Parce qu'elles sont parfois si profondément ancrées qu'on ne sait même plus par quoi commencer pour les apaiser..Parce qu' elles peuvent rendre le quotidien aussi invivable qu'une douleur physique, qu'une douleur corporelle.Parce qu' elles ne sont pas toutes surmontables quelques soit les moyens que l'on se donne. Parce que, parfois, pour ne pas dire souvent, elles sont tellement puissantes que le déséquilibre est trop grand.Parce qu'elles vous transforment, encore plus que la douleur physique.

Je ne tolérerais plus que des personnes jugent mes souffrances ou celles des autres " surmontables " parce que, pour eux, ce que je vis est insignifiant. Ou ne mérite pas autant d'attention que celle que j'y accorde. Nier cette souffrance et nier mon incapacité à y faire face, revient à nier ce que je suis. Je trouve cela honteux pour ne pas dire scandaleux. Comment peut-on renier quelqu'un sous prétexte qu'on est désemparé face à ce qu'il vit ou parce qu'on ne le comprends pas ?

La mort ne se légitime pas. Elle est ce qu'elle est. Elle ne s'explique pas, elle ne se juge pas. Elle se respecte, quelque que soit les causes de sa venue. Parce que la vie ne pose pas de question et que le suicide est aussi une réponse. Pour citer un grand homme " n'ayez pas pitié des morts, ayez pitiez des vivants". Sur ce, je baisse le rideau et vous tire ma révérence. Demain, je ramperais mais je continuerais d'avancer puisque c'est ce que l'on me somme de faire.




7 commentaires:

  1. Je travaille en psychiatrie et malheureusement tant qu'on ne vit pas ces souffrances il est toujours facile de juger...certaines personnes n'arrivent pas à comprendre le geste...il peut paraitre souvent inexplicable mais il fait partie d'un tout complexe, d'une histoire de vie douloureuse, d'une dépression, maladie mentale difficile à porter...c'est toujours douloureux pour les proches, l'entourage...je comprends tout à fait ta révolte...dans notre société actuelle, on accepte et comprend davantage la souffrance physique que la souffrance psychologique...elle est souvent difficile à assumer...et je le constate. Les personnes en souffrance mentale ont besoin d'être accompagné, écouté et ton article est une belle preuve d'empathie et tolérante à leur égard.

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    1. Ou alors, je pense que les gens qui connaissent ces souffrances mais qui ont réussi à passer par dessus sont encore pires ... parce que eux ils s'en sont sortis, tout le monde doit être dans ce cas là.. Perso, je me fiche de savoir que certains s'en sortent, ça ne m'intéresse pas. Au contraire, ça me culpabilise encore plus ...

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  2. Il y a cinq ans, j'ai perdu ma meilleure amie. Elle a sauté du toit de son immeuble. J'ai longtemps oscillé entre colère et compréhension, amour et haine, entre le sentiment qu'elle m'a abandonnée et celui de ne pas avoir pû la secourir alors que je la connaissais par cœur, c'est une ambivalence des sentiments qui n'existent pas dans les autres deuils, j'ai l'impression ... Puis un jour, en déposant un bouquet sur sa stèle, j'ai compris qu'il ne s'agissait que de sa souffrance et du choix qu'elle a fait pour y mettre fin, pas de mes jugements de valeur ... Quand elle est morte, je suis devenue très intolérante et froide avec les autres cas de suicide qu'on me relatait parce que cela me renvoyait à mes propres .. défaillances. Quand j'ai accepté qu'elle ai fait au mieux, qu'elle ai fait ce qu'elle jugeait nécessaire, je me suis radoucie ... Le suicide est juste tellement inconcevable, tellement énorme, que les réactions autours de ce sujet sont forcément ... radicales. Merci pour ce billet qui, même 5 ans après, me donne de nouvelles clefs pour comprendre celle que j'ai perdue ...

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    1. Wally, je suis tellement désolé pour toi. Je suis touchée que mon billet puisse t'être d'une aide, même minime ...

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  3. Je lis et relis ce billet depuis ce matin. Cela fait pas moins de trois ou quatre fois que je recommence mon commentaire, que j'efface, que je recommence et que je me dégonfle. De manière générale, il est toujours facile de stigmatiser un comportement, je ne pense pas non plus que les suicidaires soient des lâches, des fous, ou des personnes condamnables moralement. Il y a une belle phrase sur le sujet qui dit, en substance, que le suicide est la force de ceux qui n'en n'ont plus, l'espoir de ceux qui ne croient plus, le sublime courage des vaincus ...Du reste, je suis navrée de savoir que tu rumines tellement d'idées noires et que tu souffres autant moralement, je ne sais quoi te dire, hormis que la mort ne t'apportera pas le soulagement que tu recherches puisque pour ressentir une sensation ... il faut être vivant ... Pleins de bonnes ondes, plein de courage et, à défaut de pouvoir résoudre ces problèmes qui te semblent insolubles, profites en pour prendre soin de toi !

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    1. En effet, c'est une belle phrase ♥

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  4. Hummm. Pour avoir lu les deux articles, je vais dire que je comprends vos deux points de vue, alors qu'ils sont antinomiques. Je comprends que Dounia, qui a perdu un proche ainsi, en veuille à cette personne, le taxe de lâche, d'égoïste et l'accuse de ne pas l'avoir assez aimé (à défaut d'aimer la vie) pour se battre encore un peu. Il est compréhensible qu'elle ait cette réaction face à ce fait divers qui la renvoie à sa propre histoire. Il est aussi normal d'être désappointé face aux gens qui veulent mourir. Ce n'est pas dans l'ordre des choses. De l'autre côté, je comprends aussi ta colère et le fait que tu te sois sentie " mise en faute". Que tu n'es pas envie d'être jugée sur tes sentiments, ni sur les pulsions qui te passent par la tête, ni sur tes actes ...Je comprends que les phrases de remotivation, les phrases positives, te sortent par les yeux. Que tu les prennent comme une négation de ta souffrance. Que tu te sens incomprise ... que tu te sens idiote à te sentir mal alors que ce n'est rien, que tu te sens idiote à ressentir ce que tu ressens ..alors je comprends aussi ton billet qui interdit aux autres de nier ce que tu vis, de dénigrer ta souffrance, qui interdit la propagation de clichés sur les suicidaires ... Vous êtes les deux faces de la pièce "suicide". Celle qui part et celle qui reste. Dans les deux cas, le jugement n'est pas de mise. Elle n'a pas à jugé qui se suicident, tu n'as pas à juger ceux qui ne comprennent pas ce choix ... Tolérance et empathie sont de mise sur ce sujet épineux. Je vous souhaites à toutes les deux d'aller mieux et de dépasser ce clivage d'opinion ...

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